Pierre est amoureux

Publié le 16 Août 2013

Je suis amoureux de la terre

Pierre Rabhi

Pierre Rabhi est philosophe et un des pionniers de l'agriculture biologique. Dernier ouvrage paru : Vers la sobriété heureuse (Actes Sud, 2010)

L’été est pour moi un moment de plénitude. Je cesse de voyager pour être avec les miens, dans notre ferme ardéchoise. Je suis alors dans le rapport à la terre le plus intense. J’entretiens mon jardin, je l’arrose, je m’occupe de mes arbres. Je reprends ma vie de paysan et m’y consacre presque entièrement. Au printemps, la pluie est revenue. J’ai fait mes petits plants sous une serre et ai repris ainsi, doucement, mon idylle. Quand je suis absorbé dans mes tâches, j’ai l’impression d’être né pour cela. Mes engagements actuels me détournent un peu de mon aspiration première. Je m’étais fait, il y a longtemps déjà, une feuille de route très simple : mener une vie de paysan, de la terre et pour la terre, dans la beauté de la nature. Le fait d’intervenir ailleurs dans des projets de développement m’a transformé en petit thérapeute et en avocat de la terre qui essaie de convaincre d’autres de la défendre, d’en prendre soin. Mais je n’aime rien tant que d’être avec elle dans un rapport direct, tactile, charnel. Je suis, avec mon jardin, dans un rapport amoureux qui mêle tout ce que l’on connaît de l’amour : l’envie de donner et de recevoir dans une mutuelle « énergisation », l’attrait pour le mystère insondable de ce qui l’anime.

Plus je travaille la terre et plus je me rends compte qu’il existe un seuil indépassable dans la compréhension de ce qui s’y accomplit. On peut décrire des phénomènes, développer des savoir-faire, mais ce qu’il y a derrière tout cela, ce qui fait qu’une graine germe ou qu’un arbre pousse, que les fleurs arrivent au moment où elles doivent arriver…, cette intelligence fascinante nous est à jamais inaccessible. C’est ce qui nourrit notre esprit. L’incompréhensible devient langage, nous fait entrer dans un songe. S’il ne s’agissait que de produire des denrées alimentaires pour les mettre sur la table, tout cela n’aurait aucun intérêt pour moi. La vie de paysan est ma voie initiatique. De même que nous nous éloignons, en grandissant, de la fusion avec la terre, nous nous éloignons de la fusion avec nous-même, avec notre propre corps. Si nous étions attentifs à lui, nous nous émerveillerions de la même manière devant le miracle qui s’y déroule. Nous sommes nous-même nature. J’en fais l’expérience puissante lorsque je suis dans mon jardin, galvanisé par les éléments. Je sens alors que j’habite un espace très large, plus vaste que ma maison et que les limites de mes plantations. Je sens l’énergie de la terre en attente d’être fécondée, l’énergie des graines qui germent en son sein, appelant les énergies célestes, soleil, lune, étoiles… Tout est en tout. Et, du contact le plus tangible, le plus concret avec le sol, j’accède à l’universel. Je me sens dans une vastitude immense, conscient à la fois de l’insignifiance de mon petit corps perdu dans le cosmos, mais capable, par mon esprit, d’appréhender l’univers.

Juillet 2010

Pierre est amoureux

Rédigé par Jean-Baptiste Dumont

Publié dans #Inspiration

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